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jeudi 9 avril 2009

Épisode 39 La culture c’est comme la marmelade

Depuis le début de l’année scolaire, nous avions dans l’école un comité pour organiser les journées de la culture inuit. Les membres de ce comité se sont réunis plusieurs fois : il fallait être fin prêt pour fêter la tradition. Tout plein d’activités et autres démonstrations! Après de longs mois de travail, de consultations et de gestion de budget, le comité a convoqué les employés de l’école en assemblée. Présentation, horaire et discussion : les journées de la culture se dérouleront jeudi après-midi et vendredi toute la journée, avec tous les tambours et autant de trompettes. On prévoit une grande fête du monde inuit!


La cérémonie de jeudi a été très jolie. La lampe d’igloo a été allumée avec beaucoup de majesté par une aînée. Deux jeunes ont chanté de la gorge. Tous les élèves dans le gymnase, nous avons regardé des films 8mm des archives de la communauté. Des films qui semblent dater d’une époque lointaine et qui n’ont en fait que quelques 40ans. La chasse, la pêche, les hydravions qui passent une ou deux fois par été. Nostalgie d’un autre temps. Étendus sur des tapis bleus, les enfants riaient de voir leurs grands-parents à leur âge. C’était sympathique. Mais ça ne pouvait durer éternellement. Les jeunes ont commencé à se déconcentrer, à essayer de se faufiler pour partir à la maison. Il falllait sauver la fin de journée. On trafique un peu l’horaire, on procède rapidement au un tirage des prix de présence : des bonbons, des bébelles, rien de bien traditionnel. C’est pas grave, c’est la fête! Et ça continue demain.


Le lendemain, toute l’école est conviée au lac gelé pour une série de 6 activités. Une belle parade, tous les élèves et leurs enseignants sont partis pour rejoindre les animateurs des ateliers d’activités traditionnelles!


Euh… pas 6 activités, juste 5 : les traîneaux, les chiens et leurs maîtres du village, prenant part à la course Ivakkak, ne sont pas là. On avait oublié qu’à cette date, ils sont occupés, quelque part entre deux villages nordiques, à courir pour l’honneur de la coupe du Nunavik. Donc pas d’atelier sur les techniques d’attelage.


Pas 5 activités non plus, juste 4 : la visite de l’igloo ne peut avoir lieu. L’igloo a été vandalisé, il ne reste à peine que quelques blocs de neiges piétinés.


Hum… Pas 4 activités, juste 3 : le conteur qui devait venir faire vibrer des légendes anciennes est introuvable. La journée est belle, il est sûrement parti à la pêche (sans avertir personne).


Puis quoi encore? Pas 3 activités, juste 2 : personne n’a pensé à apporter des outils pour sculpter la neige. Qu’à cela ne tienne, on court à la maison la plus proche, on emprunte des couteaux à beurre, quelques limes à métal et du colorant alimentaire et on s’amuse dans la neige en attendant les autres animations…


Quelles autres animations? Parce qu’il n’y a pas 2 activités, mais bien juste 1 : on voulait poser des collets, mais on n’avait pas encore pensé qu’il fallait le faire au moins la veille pour avoir des prises…


Reste une seule activité donc. Et il a fallu attendre que la tente soit montée. Une fois bien plantée, on y a bu du thé étendu sur une peau de bœuf musqué.


Bref, on a passé une belle matinée dehors, à jouer dans la neige et à se réchauffer un peu autour du poêle Coleman. En après-midi, on a demandé à tous les élèves de porter leurs habits inuit traditionnels. On s’est fait des parades de mode, on a pris des tonnes des photos, on a procédé à un tirage (d’objets traditionnels cette fois!).


Puis on a tout enlevé et on a joué au ballon-chasseur.


Ce fut une belle journée. Mais pas la journée de fête de la culture inuit attendue.


Comme quoi, la culture, c’est un peu comme la marmelade : des fois, on s’attend à une petite douceur et ça laisse plutôt un goût amer.


***


La poussière retombée, après les déceptions et les reproches, la page est tournée. On apprend en fin de semaine que l’attelage de Harry Okipk de Quaqtaq est arrivé en 3e place dans la course Ivakkak (malgré le décès de 2 de ses chiens en cours de route). Immédiatement, on sort les tambours et les trompettes, spontanément et sincèrement. Tout le monde célèbre le retour des champions locaux : le maître, son partenaire et leurs chiens. Tout le monde est heureux que la tradition des traîneaux soit encore bien vivante.


La culture, c’est un peu comme la marmelade : malgré l’amertume, c’est quand même tout sucré, tout bon... c’est bien apprécié! Et, pour peu qu’on y fasse attention, ça se conserve quand même relativement bien.


Longue vie à la culture (et à la confiture!).



jeudi 12 mars 2009

Épisode 35 Le très grand arbre de la toundra

La toundra est cette formation végétale polaire caractérisée par de courtes herbes, des mousses, du lichen et des petites fleurs. La période de croissance des végétaux n’étant pas assez longue au Nord, il n’y a pas d’arbre qui daigne faire l’effort d’y pousser.

Pas d’arbre, sauf un : l’arbre généalogique. La saison de croissance de cet arbre géant étant de 365 jours par année, il se porte à merveille!


L’éducation sexuelle, au Nord, c’est pas le sujet le plus populaire même s’il y a de très belles initiatives. Beaucoup de campagnes d’informations émanent de la Direction de la santé publique. Il y a aussi des initiatives personnelles. Dans cette catégorie, j’admire beaucoup ma collègue Erin, enseignante au secondaire anglophone de mon école. Elle a organisé une activité d’une demi-journée, juste pour les adolescentes du village, pour parler du plaisir, du désir, de la grossesse, des problèmes et des infections associées à une vie sexuelle active. J’ai pas pris de photos, vous comprendrez que c’était plutôt délicat comme situation : il fallait faire régner un climat de confiance pour jaser sexe. Mais durant ce samedi après-midi là, j’avais la responsabilité de faire une conférence sur la contraception. C’était pour moi un sujet tout indiqué, j’ai toute une crédibilité en la matière! Et non, ça ne vient pas de mes années d’études en biologie ni de mon expérience d’animation de cours sur la sexualité et la puberté. Ma crédibilité me provient tout simplement du fait que j’ai 30 ans et que je n’ai pas d’enfant! Je passe pour la fille qui s’y connaît en la matière… sinon (c’est tout à fait évident!) j’aurais autour de moi 4 ou 5 marmots à l’heure où l’on se parle !


L’éducation sexuelle est, malgré tout, plutôt minime, surtout lorsque comparée à l'immense accès à l'éducation porno qu'Internet fourni sans aucune considération de santé publique. Il y a une réticence certaine à se procurer des moyens de contraception, dans une communauté ou tout se sait. Ajoutons à ça une quantité indéterminée d’alcool (qui fait facilement oublier le plus élémentaire des condoms, ici comme ailleurs), le peu d’occasions de profiter calmement de l’intimité (les maisons des Inuit sont surpeuplées), certaines propensions à la violence sexuelle (dont il ne faut surtout pas parler)… et l’expression planning familial n’a aucun sens ici. Une grossesse, ça ne se planifie pas souvent; ça arrive, c’est tout. C’est naturel ! Sur 350 personnes dans le village, on compte présentement 11 femmes enceintes à Quaqtaq. 11. Dont deux élèves du secondaire.


L’avortement n’est pas chose courante. Il n’est, de toute façon, pas cautionné par l’église évangéliste qui a beaucoup de poids chez les Inuit. Il n’est pas non plus pratiqué dans les CLSC des villages : il faut se rendre à un des deux hôpitaux du Nord, voire à Montréal, ce qui limite la supposée confidentialité de cette procédure médicale.


Et, surtout, il reste valorisé pour une jeune femme, ici, de porter un enfant. Si celle-ci n’est pas en mesure de s’en occuper, de fonder une famille avec son amoureux, c’est pas grave! L’adoption est chose courante. Presque banale. Ça rend l'arbre généalogique très difficile à suivre!

Le village grouille d’enfants. Le village grouille aussi d’infections transmissibles sexuellement. Les deux vont de paire!

De bébé en bébé, l’arbre se développe; il y a des branches là où on n’en imaginerait pas nécessairement. C’est beau, c’est plein d’espoir. Plein d’espoir pour la communauté. Mais, sur le plan individuel, pour mon élève de 18 ans, en secondaire 3, toute contente de son bedon rond, je me pose la question quant à la scolarité de la jeune maman. Entre une couche et un biberon, entre une querelle de jeune amoureux et une nouvelle grossesse qui lui tombera dessus comme un deuxième (troisième… et sûrement septième) coup du destin, qu’en est-il de l’émancipation de la femme inuit?

8 mars, jour de la femme.

jeudi 15 janvier 2009

Épisode 27 Import-export


- Dans quel village seriez-vous prête à travailler comme enseignante, Mme Aboumrad?

Wow, la question en entrevue! Faut pas se tromper… Diplomatie et délicatesse.

- Ben… j’aimerais bien travailler n’importe où… Sauf à Kuujjuaq. (Je regarde les visages des trois directeurs devant moi, OK…je continue) Parce que Kuujjuaq, c’est le centre administratif, c’est la métropole! Hey, 2000 personnes, c’est gros! C’est là que tous les avions arrêtent et qu’on a toujours quelques heures pour visiter entre un vol de First Air et d’Air Inuit. C’est là qu’on a une semaine de formation au début de l’année scolaire. Si je travaille dans un autre village, n’importe quel autre village, je vais connaître ce village ET Kuujjuaq, c'est l'avantage que je vois.

Ffffffffiou, j’ai eu à penser vite, mais j’ai été très fière de la formulation de ma réponse. Elle était sincère. Mais je l’ai tronquée du reste de mon raisonnement : je veux aller dans le plus petit des villages pour avoir un blogue exotique et des histoires extrêmes à conter à mon filleul quand il sera en âge de comprendre. Maintenant, tout l’univers est au courant, mais au moment de l’entrevue initiale, j’ai passé ces petits détails (très peu professionnels) sous silence!

- Alors vous seriez prête à travailler à Quaqtaq? On parle de quelque 300 âmes, moins de 30 élèves au secondaire, anglais et français confondus. Petit. Moins de ressources qu’à Kuujjuaq, vous en êtes consciente? Ça vous va? Oui? C’est bon! Le village est accueillant et il y a une piscine!

Rares sont les villages nordiques avec une telle installation. Et on m’a vendu la place PAR sa piscine. Je ne dis pas non! Première chose, quand on m’a embauchée à la commission scolaire et qu’on m’a dit que j’irai effectivement à Quaqtaq, dans ma boîte de déménagement : mon maillot.

On a une piscine, oui. Sauf qu’on n’a pas de sauveteur certifié dans la communauté. Question assurences et sécurité, il faut un life guard officiel dans une piscine publique. Aucun inuit au village n'a cette formation pour l'instant.

Alors, pour le moment donc, comme l’épicerie, les matériaux de construction, les policiers, les enseignants et les infirmiers, les life guards, faut les importer.

Une première était déjà en poste lors de mon arrivée. Lors de ma première soirée à Quaqtaq, je suis allée à l’aquaforme. Proche de la maison, vous dites? Difficile d’avoir plus proche en fait! (Photo : Ma maison et la piscine municipale! J’y vais, pieds nus dans mes bottes Sorel!)

Mais la jeune fille n’appréciait pas la vie nordique. Elle est donc partie, dans le même avion que son cargo, exportés vers le Sud. La piscine a été fermée. Pas de permission spéciale pour les enseignantes, la policière et l’infirmière motivées à faire de l’aquaforme, même si notre infirmière du moment a déjà fait partie de l’équipe canadienne de natation et est plus que qualifiée pour nous ramener à la vie en cas d’accident. (Il faut savoir que les infirmières du Nord sont vraiment des spécialistes de la médecine de brousse qui ont tout vu, même l’impensable). C’est compréhensible que la ville ne donne de permission spéciale à qui que ce soit. C’est d’autant plus compréhensible que la personne embauchée pour habituellement sauver les noyés est aussi responsable de l’entretien de l’eau et des installations sur une base quotidienne. Pas de maître nageur, pas de piscine, point final.

Puis on a importé Raphaëlle qui est venue à la fin octobre. Aquaforme 3 fois par semaine! Problème de chauffe-eau (qui ne chauffait pas assez), quelques fois, j’étais seule dans la piscine à faire la grenouille. Pour un entraînement de mon équipe de Toundra au trot (course cross country), je leur ai fait faire une séance d’endurance dans l’eau. Un cours de sciences physiques sur la notion de débit? À la piscine! Avec un taux record de présence en « classe »!

Mais à Noël, Raphaëlle est descendue au Sud et n’est pas revenue. Auto-exportée ailleurs.

Conclusion, plus de piscine à Quaqtaq, encore.

C’est dommage, la piscine est un lieu de rassemblement, des jeunes et des ados surtout, une activité à faire, un passe-temps sympathique et relaxant; le Spa placé sur le côté de la piscine aidant! Il y a peu de temps, je ne comprenais pas mes amis qui en ont un dans leur cours arrière de banlieue, les croyant pas efficaces dans leurs dépenses d’énergie et d’argent. Ouais… Un Spa qu’il faut importer de l’autre bout de l’univers industriel et qu’il faut maintenir 600C au dessus de la température extérieure pour être confortable, c’est encore plus drôle dans l’échelle de l’inefficacité énergétique! Mais, c’est que c’est agréable après une journée d’enseignement, le Spa… envahi… par… mes… élèves... Finalement, pas si reposant que ça, le Spa!

C'est quand même vrai que Kuujjuaq a certains avantages, comme celui de se perdre un peu dans la foule, la fin de la journée scolaire venue!

jeudi 11 décembre 2008

Épisode 24 Esprit des fêtes, es-tu là?

On était à peine entré en classe que mes élèves me demandaient déjà si je restais à Quaqtaq pour le temps de fêtes. Paraît-il que ce sont les plus belles célébrations de l’année! Il y a des spectacles, des danses, des grosses bouffes collectives, des compétitions de toutes sortes de jeux à l’extérieur. La municipalité orchestre le tout. Le monde est heureux, à Noël à Quaqtaq! Les jeunes avaient l’air presque déçu, alors qu’on se connaissait à peine, que je leur dise que je vais retourner voir ma famille et mes amis à Montréal, le 20 décembre.

Avec les semaines et les mois, malgré toutes les fois où je me fais traiter de « lukuapik » (c'est-à-dire « exigeante » en inuktitut) ou de « Marie Aboum-plate » (de tous les surnoms qu’on m’a donnés comme enseignante, c’est la première fois que je l’entends celui-là!), ils me demandent encore si je reste à Noël. « Ta famille, tes amis, ils peuvent venir à Quaqtaq, ils vont faire la fête aussi! Le plancher du gymnase de l’école tremble tellement on danse, c’est le fun!». Bon, je ne trouve pas que de faire vibrer le plancher du gymnase à trop danser soit une activité des plus sécuritaires… mais c’est très généreux de leur part de nous inviter tous ainsi! En fait, Noël ici, ça semble être la véritable célébration de la générosité.

J’ai demandé à mes élèves ce qu’ils voulaient pour Noël. J’ai obtenu très peu de réponses. Un peu comme si le concept de demander des bébelles n’était pas leur priorité. Ils recevront tous assurément des cadeaux, des bidules électroniques, des surprises. Ils se verront offrir aussi beaucoup de linge, peut-être un nouveau parka, une nassak (la tuque inuit crochetée), des mitaines cousues dans les dernières semaines. La fin de l’automne, c’est la saison de la couture pour les femmes inuit.

À 10 jours de la fin de l’école, ça commence à sentir la fin, leur élan de Noël est bien entamé.

Pour moi, par contre, je n’ai pas senti grand-chose dans les derniers jours.
C’est physique. Je ne me sens pas à Noël.

Je suis débarquée à Quaqtaq en plein milieu du mois d’août, il faisait 10oC : je me sentais en plein automne.
Le 17 septembre, on a eu notre première neige, c’est à ce moment que j’aurais décoré mon sapin! Mais il était un peu trop tôt et le sapin le plus proche, plutôt loin…
Maintenant, on est dans le froid et ça sent sec, ça sent mon février. Je suis déphasée avec la nature locale. En fait, pas juste avec la nature…

Il n’y a pas de centre d’achat, pas de musique d’ascenseur thématique (en fait, y’a pas d’ascenseur!), pas de poinsettias, pas de père Noël chez Jean-Coutu, pas de discussion à savoir si Noël c’est pas trop commercial. Il me manque à peu près tous mes repères culturels.

C’est beau, l’hiver nordique. Je vais bien! Mais j’ai pas un « feeling » de Noël.

Quoi que… on cogne à la porte…
« You want to buy carving? ». Non… pas cette sculpture-là… mais je pense à une autre que j’ai vue… peut-être que ça n’a pas encore été vendu?

Et c’est tout ce qu’il me fallait de commercial pour me faire plonger dans la folie du magasinage de Noël! Je veux offrir une petite pensée à ma sœur, une surprise pour un ami… Au beau milieu de la nature des plus aride, la plus calme et la plus sereine, j’ai découvert un nouveau mode de magasinage de Noël : le magasinage à l’envers.

« Oui, allo!! Sammy, Les boucles d’oreilles que tu es venu me montrer l’autre jour, est-ce que tu les as vendues? Non? Je veux te les acheter! »

Et voilà, petit à petit, j’achète des cadeaux, une nouvelle tuque, et puis l’euphorie me gagne. Et c’est très efficace, le magasinage à l’envers, pour des petits items en tout cas! Pour les plus gros, si j’avais voulu un parka par exemple, il aurait fallu que je m’y prenne d’avance, toutes les mamans n’en n’ont que pour les cadeaux de leurs propres enfants présentement. À l’heure où on se parle, ça coud! Et ça sculpte! Un véritable atelier, le village!

D’ailleurs, je suis pas mal convaincue : ça doit être comme ça qu’il fonctionne, le père Noël. Il doit appeler les artisans du coin et leur acheter des petits objets qui font plaisir!

Parce que tout le monde le sait : le père Noël habite très très proche de Quataq!

jeudi 4 décembre 2008

Épisode 23 Tout n’est pas rose dans le royaume du froid

Un gars, une pause cigarette.
Un gars, une pause cigarette durant la récréation.
Un gars, à peine adolescent, prend une pause cigarette durant la récréation.
Un garçon, à peine adolescent, prend une pause cigarette durant la récréation de son école primaire.
Plus la description se précise, plus l’image ne fait pas de sens. Pourtant, à tous les jours, la même vision.

Alors, go go go Marie, faut faire quelque chose.

Première tentative, appeler la police. Après tout, c’est illégal de donner des cigarettes à des mineurs. Faut arrêter quelqu’un!

-Allo, la police? Y’a tous les jours des jeunes (jeunes : en bas de 15 ans!) qui fument à l’école.
-Est-ce que les jeunes ont volé les cigarettes?
-Heu… non, je ne pense pas. C’est pas pour ça que j’appelle, c’est juste pour ne pas qu’ils fument. C’est pas bon pour leurs poumons!
-T’es nouvelle ici toi! Crois-moi, on a d’autres chats à fouetter que de faire la morale aux jeunes et à ceux qui leur achètent des cigarettes.

Bon, c’est malheureux, mais tout à fait légitime. Laissons la police s’occuper des drogues dures, de l’alcool destiné au marché local illicite et des autres délits routiniers.

Action-cigarette, faut pas s’arrêter pour si peu. Alors : rencontrer la travailleuse sociale pour lui en parler. Toc, toc, toc à la porte du bureau des services sociaux. Personne.
Ah… la travailleuse sociale vient d’être mutée dans un autre village sans remplacement pour l’instant dans la communauté ici. Ouff…

Ok, mon autre idée, c’est peut-être un peu fort, mais faire un signalement à la DPJ!
Euh… l’intervenant DPJ n’est plus là non plus. Personne pour le remplacer. Il faut directement se référer aux services sociaux à Kuujjuaq pour signaler les problèmes majeurs. Et il y a malheureusement pire qu’un enfant de 12 ans la cigarette au bec. Bon…

Faut pas lâcher! Continuer de discuter avec l’équipe d’employés de l’école et le directeur d’établissement : c’est illégal au Québec de fumer sur le terrain d’une école primaire ou secondaire, et ici, la même bâtisse abrite les deux à la fois… C’est doublement illégal donc.

-Mais… tu sais… on demande aux jeunes d’aller fumer au poteau de l’Hydro qui n’est pas, techniquement, sur le terrain de l’école…

Une enseignante d’expérience dans le Nord rajoute que les enfants accros qui n’ont pas leur « tube » à la récréation ne tiennent pas en place avant l’heure du lunch, faut donc être conciliant, autant se peut, faire avec les malheurs des coutumes locales.

Et puis il y a ce jeune, toujours la cigarette à la main nue, aujourd’hui avec ses deux mitaines, qui tente de marchander une cigarette à ses amis. Une cannette de boisson gazeuse contre une cigarette. Une palette de chocolat contre une cigarette. Il fini par trouver, il inhale.

-Pourtant, je t’ai vu souvent fumer, tu négocies toujours tes clopes comme ça?
-Non, d’habitude, ce sont mes parents qui me donnent mes cigarettes.
-Et puis, là ils ne t’en ont pas donné?
-Non, je suis en punition : ma mère ne veut pas me donner de cigarette pour une semaine.

Et ça c'est l'annecdote cigarette. Je pourrais répéter la même chronique pour l'absentéisme scholaire chronique (dès la 3ème année), l'impolitesse grave, le recours à la violence pour régler les conflits quotidiens, la manipulation affective et les idées suicidaires...

Comme enseignante, je fais ce que je peux.
Vaut mieux peu que pas du tout.
Mais des fois, ça semble presque rien.
Tout n’est pas rose dans le royaume du froid.
Les poumons sont noirs.

Les âmes aussi.

jeudi 27 novembre 2008

Épisode 22 L’homme qui a vu l’enfant qui a vu l’ours… ou est-ce un loup?

J’ai commencé à vous écrire une chronique que je conserverai pour plus tard. Je viens tout juste d’être dérangée dans mon travail par un coup de téléphone. Un autre. Encore. J’en reviens pas de ne pas vous en avoir parlé avant :

- Marie, je veux « viendre » chez toi. (Une voix d’enfant).
Même sans afficheur de numéro entrant, je reconnais facilement la petite personne qui est au bout du fil.
- Non, pas ce soir Briget, je suis en train de travailler devant mon ordinateur.
- (D’une voix haut perchée) Encoooooooore! Tu travailles « trop le temps », Marie!

Et oui, je me fais faire la morale par une gamine…

Si ce n’est pas elle, c’est une autre. Louisa, qui vient cogner à ma porte pour me conter toutes sortes de menteries, juste pour avoir mon attention. Sinon c’est Pauluse qui vient me dire que Kevin m’aime. Ou Kevin qui vient me dire la même chose au sujet de son acolyte. Lydia, elle, entre sans cogner, fouille et trouve toujours les bonbons que je change pourtant de place. Sarah ne vient jamais seule, elle est trop gênée, mais elle aime bien mon salon : elle trouve l’idée d’un vélo stationnaire devant la télé vraiment géniale! Peut-être pense-t-elle que j’ai inventé la chose!

Les enfants sont les princes de ce royaume du froid.
Ils sont partout, tout le temps.
Ils jouent, se promènent, se chicanent, jouent à chasser, chassent pour de vrai, patinent, à toute heure du jour et de la nuit. À partir de 6-7 ans, ils sont autonomes, libres, vraiment beau à voir. Vraiment difficile à concevoir des fois. Autour de ma table de cuisine, à manger des biscuits et à boire de la limonade, je me demande comment leurs parents ne s’inquiètent pas que leurs jeunes passent du temps avec des adultes qu’ils ne connaissent pas… et d’autres encore qu’ils ne connaissent que trop…

Mais je ne suis pas ici pour juger. Je profite de mes petits amis. Je fais un peu d’enseignement hors de l’école à des enfants qui sont beaucoup trop jeunes pour être mes élèves. « Lavez-vous les mains! » « Aujourd’hui, c’est un fruit qu’on va manger ensemble, pas des cochonneries… »

Encore, on cogne à la porte, je reviens (authentique).

C’est pas une farce, j’ai entrepris la rédaction de cette chronique en me disant que je n’ai pas de photo de mes petits visiteurs et en voilà 3 qui viennent juste de me faire une surprise, à la bonne franquette! Et bien, mon texte est maintenant illustré!

Ce sont deux de mes visiteurs qui justement ont vu lundi soir, en sortant de chez moi une ombre inhabituelle, dans le noir. Ça serait un loup, d’après eux! 180 degrés, de retour en trombe dans ma maison, les appels aux parents. Et il n’en fallut pas plus pour que ma maison soit entourée de véhicule aux phares aveuglants. Le téléphone a sonné, c’est une collègue, on chercherait l’ours. Un ours brun aurait été vu! Un ours brun ici? Oui, paraît-il!! Les chasseurs, les fusils, un vrai film de poursuite. Finalement, ça ne serait pas un ours brun, c’était devenu un ours blanc qui rôderait, qui serait affamé. Ça a duré des heures, des heures à voir tous les véhicules motorisés sillonner les 4 rues du village. Épeurant!

Mais, après un temps, plus rien. Finalement, c’est moi qui a passé quelques coups de fils en fin de soirée. On n’a rien vu, je devrais être en sécurité pour me rendre à pied demain à l’école. Ça a dû être Pierre et le loup, ou une autre histoire de l’homme qui a vu l’homme qui a vu l’ours… Peut-être que c’était juste une trop grande imagination d’enfants…

Mais, deux jours plus tard, une carcasse importante est exhibée au village. Pas de photo permise, les Inuit sont strictes là-dessus. Ils ont eu trop de mauvaises presses à cause des protecteurs de l’environnement qui ne comprennent pas que c’est littéralement notre vie ou celle d’une « brave et innocente bête ». Toute écolo que je sois, je suis unilatéralement du côté des Inuit au chapitre de chasser pour survivre : je préfère avoir la vie sauve que de servir de déjeuner à un carnivore du sommet de la chaîne alimentaire. Croyez-moi, c’est impressionnant!

L’histoire s’est donc avérée vraie : Marie a vu l’enfant qui a réellement aperçu l'animal. Ici, il ne faut jamais prendre leurs histoires pour des enfantillages.

Tient, encore le téléphone (authentique)!

- Marie! Is my daughter still at your place?
C’est la première fois que ça arrive ça!
Mais où est-ce que tout le monde a eu mon numéro de téléphone?