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jeudi 11 décembre 2008

Épisode 24 Esprit des fêtes, es-tu là?

On était à peine entré en classe que mes élèves me demandaient déjà si je restais à Quaqtaq pour le temps de fêtes. Paraît-il que ce sont les plus belles célébrations de l’année! Il y a des spectacles, des danses, des grosses bouffes collectives, des compétitions de toutes sortes de jeux à l’extérieur. La municipalité orchestre le tout. Le monde est heureux, à Noël à Quaqtaq! Les jeunes avaient l’air presque déçu, alors qu’on se connaissait à peine, que je leur dise que je vais retourner voir ma famille et mes amis à Montréal, le 20 décembre.

Avec les semaines et les mois, malgré toutes les fois où je me fais traiter de « lukuapik » (c'est-à-dire « exigeante » en inuktitut) ou de « Marie Aboum-plate » (de tous les surnoms qu’on m’a donnés comme enseignante, c’est la première fois que je l’entends celui-là!), ils me demandent encore si je reste à Noël. « Ta famille, tes amis, ils peuvent venir à Quaqtaq, ils vont faire la fête aussi! Le plancher du gymnase de l’école tremble tellement on danse, c’est le fun!». Bon, je ne trouve pas que de faire vibrer le plancher du gymnase à trop danser soit une activité des plus sécuritaires… mais c’est très généreux de leur part de nous inviter tous ainsi! En fait, Noël ici, ça semble être la véritable célébration de la générosité.

J’ai demandé à mes élèves ce qu’ils voulaient pour Noël. J’ai obtenu très peu de réponses. Un peu comme si le concept de demander des bébelles n’était pas leur priorité. Ils recevront tous assurément des cadeaux, des bidules électroniques, des surprises. Ils se verront offrir aussi beaucoup de linge, peut-être un nouveau parka, une nassak (la tuque inuit crochetée), des mitaines cousues dans les dernières semaines. La fin de l’automne, c’est la saison de la couture pour les femmes inuit.

À 10 jours de la fin de l’école, ça commence à sentir la fin, leur élan de Noël est bien entamé.

Pour moi, par contre, je n’ai pas senti grand-chose dans les derniers jours.
C’est physique. Je ne me sens pas à Noël.

Je suis débarquée à Quaqtaq en plein milieu du mois d’août, il faisait 10oC : je me sentais en plein automne.
Le 17 septembre, on a eu notre première neige, c’est à ce moment que j’aurais décoré mon sapin! Mais il était un peu trop tôt et le sapin le plus proche, plutôt loin…
Maintenant, on est dans le froid et ça sent sec, ça sent mon février. Je suis déphasée avec la nature locale. En fait, pas juste avec la nature…

Il n’y a pas de centre d’achat, pas de musique d’ascenseur thématique (en fait, y’a pas d’ascenseur!), pas de poinsettias, pas de père Noël chez Jean-Coutu, pas de discussion à savoir si Noël c’est pas trop commercial. Il me manque à peu près tous mes repères culturels.

C’est beau, l’hiver nordique. Je vais bien! Mais j’ai pas un « feeling » de Noël.

Quoi que… on cogne à la porte…
« You want to buy carving? ». Non… pas cette sculpture-là… mais je pense à une autre que j’ai vue… peut-être que ça n’a pas encore été vendu?

Et c’est tout ce qu’il me fallait de commercial pour me faire plonger dans la folie du magasinage de Noël! Je veux offrir une petite pensée à ma sœur, une surprise pour un ami… Au beau milieu de la nature des plus aride, la plus calme et la plus sereine, j’ai découvert un nouveau mode de magasinage de Noël : le magasinage à l’envers.

« Oui, allo!! Sammy, Les boucles d’oreilles que tu es venu me montrer l’autre jour, est-ce que tu les as vendues? Non? Je veux te les acheter! »

Et voilà, petit à petit, j’achète des cadeaux, une nouvelle tuque, et puis l’euphorie me gagne. Et c’est très efficace, le magasinage à l’envers, pour des petits items en tout cas! Pour les plus gros, si j’avais voulu un parka par exemple, il aurait fallu que je m’y prenne d’avance, toutes les mamans n’en n’ont que pour les cadeaux de leurs propres enfants présentement. À l’heure où on se parle, ça coud! Et ça sculpte! Un véritable atelier, le village!

D’ailleurs, je suis pas mal convaincue : ça doit être comme ça qu’il fonctionne, le père Noël. Il doit appeler les artisans du coin et leur acheter des petits objets qui font plaisir!

Parce que tout le monde le sait : le père Noël habite très très proche de Quataq!

jeudi 13 novembre 2008

Épisode 20 Le marché de l’art

Pour acheter de l’art inuit, il y a deux options.

La première est relativement facile pour tout le monde. Il suffit de se rendre dans une galerie spécialisée du Vieux-Montréal et de transiger avec des marchands d’art. Ils ont de belles pièces authentiques, transportées du Nord dans des caissons bien matelassés, présentées dans des vitrines super éclairées. On trouve bien sûr des sculptures et quelques couvertures, des peaux tannées et d’autres objets si particuliers à la culture du peuple du Nord.

On peut trouver de tout! Mais à un seul prix : excessivement cher.

La deuxième option pour acheter de l’art inuit implique de déménager dans le Nord. Moins évident que l’option de magasinage fancy dans le Vieux, mais la facilité de la suite des opérations vaut la peine d’être entendue. Inévitablement, pas longtemps après votre déménagement, quelqu’un va venir cogner à la porte de votre maison nordique pour proposer ses œuvres.

J’ai vu de tout passer dans mon entrée : des boucles d’oreilles en ivoire de narval, des pendentifs en pierre de la couleur de la toundra, des broches de toutes sortes. Je me suis acheté une bague en forme de béluga sculpté dans un bois de caribou. Elle est très belle; beaucoup de mes collègues en sont jaloux. Je suis d’autant plus contente de me l’être procurée qu’elle a été faite par un de mes élèves de secondaire 4, Sammy, dans son cours de culture inuit. Il l’a faite, il a prouvé ses compétences, il a eu une bonne note et il est allé faire fructifier son projet d’étape chez son enseignante. C’est ce qu’on appelle dans le jargon de l’éducation une « situation authentique », c'est-à-dire un projet scolaire qui demande du travail personnel dans une tâche qui trouve écho à l’extérieur des murs de l’école! Très « réforme », le cours de tradition inuit!

On est bien sûr venu me proposer des sculptures, surtout de la pierre à savon, de petite taille. Je suis toujours surprise :

- (knock, knock) You want to buy carving?
- Yes, heu… where is it?
- Here!

Et on sort un morse ou un pêcheur traditionnel d’une poche de manteau!

Je me suis acheté deux sculptures déjà, un phoque façonné par un professionnel et un inukshuk, la première sculpture à vie de Pauluse, un élève du primaire. Si on est habitué de voir de l’art enfantin, c’est généralement du dessin, de la peinture ou du papier mâché. Je trouve cette sculpture naïve, un homme de pierre au bras visiblement recollé, très sympathique!

On peut se voir offrir de tout! Mais à un seul prix : pas mal cher.

Le coût de la vie ici explique en partie les centaines de dollars qui se transigent dans les portiques. La demande aussi conserve les prix relativement hauts, parce que ce ne sont pas que les étrangers qui s’offrent des beaux bibelots et autres breloques. Les Inuit s’en procurent aussi beaucoup. Les femmes, surtout, arborent en tout temps des bijoux artisanaux d’une grande beauté.

La difficulté de cette méthode d’achat, c’est de prendre une décision spontanée. Acheter ou ne pas acheter, garder ou laisser passer. Pas de réservations. Négocier un peu. Payer cash et sur-le-champ. Pas de politique de remboursement si le lendemain, on vient proposer une sculpture qui conviendrait mieux comme cadeau de Noël pour les beaux-parents! Si je ne la prends pas, cette paire de boucles d'oreille, il se peut très bien que je les vois portées par une collègue dans les jours suivants.

Il existe bien une autre méthode pour se procurer de l’art inuit, mais celle-là est très difficile à prévoir... Trop imprévisible, bien que j'ai eu de la chance sans le savoir! Pour cet accès particulier au marché d'art inuit, il faut déménager dans le village où il y a la convention annuelle des artisans (sculpteurs, gaveurs, illustrateurs, brodeurs). À la fin de leurs trois semaines de formations et de motivation, ils exposent leurs œuvres, de petites, mais aussi de très grosses que l’on voit beaucoup plus rarement. Une chance unique de trouver des pièces qui ne seront jamais présentées aux acheteurs de Montréal. Je ne m’y suis acheté qu’un collier, une griffe d’ours polaire montée sur une pierre verte. De toute beauté!

J’ai vu toutes sortes d’œuvres extraordinaires! Mais à un seul prix : très cher.